Aller au contenu principal
← Toutes les ressources

Émotions

Stress en visioconférence : caméra, regard, posture

Par Emmanuel Descroix ·

Six réunions dans la journée, toutes à distance. À 18 heures, vous êtes plus vidé qu’après une journée de déplacements, et vous ne sauriez pas dire pourquoi : vous n’avez pas bougé de votre chaise. Le stress en visioconférence n’est pas un défaut d’endurance. Il a des causes identifiées, dont certaines sont mesurées en laboratoire, et la plupart se corrigent avec deux réglages et une autre façon de conduire la réunion.

Le sujet concerne du monde : en France, 26 % des salariés télétravaillaient au moins quelques demi-journées par mois en 2023, et 65 % des cadres (Insee, données 2023). Pour ces métiers, la réunion à distance est devenue le format ordinaire.

Pourquoi une heure de visio fatigue plus qu’une heure en salle

L’équipe de René Riedl a comparé le même cours de cinquante minutes suivi en visioconférence et en présentiel, sur 35 participants, avec électroencéphalogramme et électrocardiogramme en continu (Scientific Reports, 2023). En visio, les marqueurs cérébraux de fatigue augmentent au fil de la séance, la fréquence cardiaque baisse et la variabilité cardiaque monte, signe d’une bascule vers le versant parasympathique. Autrement dit, l’organisme décroche au lieu de monter en régime. Les auteurs en tirent une conclusion sobre : la visioconférence gagne à être traitée comme un complément du présentiel.

Une seconde étude, en conditions réelles. Kristen Shockley et ses collègues ont suivi 103 salariés pendant quatre semaines, en leur imposant la caméra allumée ou éteinte par tirage au sort, puis en inversant (1 408 journées observées, Journal of Applied Psychology, 2021). Caméra allumée : fatigue nettement plus élevée, et cette fatigue s’accompagne de moins de prises de parole et de moins d’engagement dans la réunion. L’effet était plus fort chez les femmes et chez les personnes récemment arrivées dans l’entreprise, ce que les auteurs relient à la pression de présentation de soi. La caméra que l’on allume pour « montrer qu’on participe » produit donc parfois l’inverse.

Les quatre mécanismes du stress en visioconférence

Jeremy Bailenson, de Stanford, a proposé en 2021 quatre causes à cette fatigue, en précisant honnêtement qu’il s’agissait d’arguments théoriques et non encore de résultats : des visages regardés de trop près et trop longtemps, la charge mentale liée aux signaux non verbaux, le miroir permanent de sa propre image, et la mobilité réduite.

L’enquête menée ensuite par Geraldine Fauville et ses collègues auprès de 9 787 personnes retrouve ces quatre mécanismes dans les données (Computers in Human Behavior Reports, 2023) : anxiété du miroir, sensation d’être scruté par une grille de visages, sentiment d’être immobilisé, et difficulté à produire et à surveiller ses propres signaux. L’étude ajoute un facteur de dose : plus de visio, plus longtemps, avec moins de pauses, égale plus de fatigue.

Ce dernier mécanisme rejoint directement ce qu’observe la grammaire gestuelle et comportementale. En face à face, l’essentiel de votre gestuelle se produit sans vous : les gestes qui accompagnent la parole partent dans la même impulsion que les mots. Devant une caméra, une partie de ce travail repasse en conscient. Vous vérifiez votre cadrage, vous exagérez un hochement de tête pour qu’il se voie, vous contrôlez ce qui d’ordinaire se contrôle tout seul. C’est ce surcoût permanent que l’on paie le soir.

Le miroir permanent : le réglage à changer aujourd’hui

Sur les quatre mécanismes, un seul se corrige en dix secondes, et c’est aussi le mieux objectivé. À l’université de Galway, Jin Xu et ses collègues ont enregistré l’activité cérébrale de 32 personnes pendant une vraie réunion, une fois avec leur vignette d’auto-vision affichée, une fois sans (Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking, 2024). Avec l’auto-vision : activité alpha nettement plus élevée, marqueur de fatigue. Sans : moins de fatigue.

Cette même étude ne retrouve pas, sur le marqueur cérébral, la différence entre hommes et femmes que suggéraient les enquêtes déclaratives : tout le monde fatigue devant sa propre image. Et un détail que personne ne mentionne : votre vignette est affichée en miroir par défaut, alors que vos interlocuteurs reçoivent l’image non inversée. Si vous vous relisez sur un enregistrement pour travailler votre gestuelle, désactivez ce miroir. En GGC, la latéralité est une loi de lecture (ce qui se passe à droite renvoie à l’extérieur, à gauche à soi) : une image inversée vous fera lire le contraire de ce qui s’est produit.

« Il n’avait pas l’air concerné » : ce que la technique vous fait croire

Katrin Schoenenberg et ses collègues ont introduit des délais de transmission dans des conversations, jusqu’à 1 200 millisecondes (International Journal of Human-Computer Studies, 2014). Résultat contre-intuitif : la qualité perçue de l’appel ne bouge pas, mais le jugement porté sur la personne d’en face, si. Avec du délai, elle est jugée moins attentive, moins extravertie, moins consciencieuse : une latence réseau finit lue comme un trait de caractère.

En réunion à distance, c’est une erreur de contexte au sens strict. La GGC ne mesure jamais un geste en soi, elle mesure le rapport d’une personne à un contexte donné. Or en visio, ce contexte comprend la bande passante, un enfant dans la pièce d’à côté, un deuxième écran hors champ, une réunion qui s’est mal terminée dix minutes plus tôt. Tant que ces éléments ne sont pas dans l’équation, ce que vous croyez lire sur quelqu’un parle surtout de votre propre installation. D’où la règle : formulez vos observations en questions, jamais en verdicts. « Je te sens en retrait sur ce point, c’est le sujet ou c’est le réseau ? » coûte trois secondes et évite un contresens.

Le regard : pourquoi le contact visuel est techniquement impossible

Votre caméra est au-dessus de l’écran, le visage de votre interlocuteur est dans l’écran. Vous ne pouvez pas faire les deux : soit vous le regardez et il vous voit regarder ailleurs, soit vous fixez l’objectif et vous ne le voyez plus. Les seuils sont connus de longue date, et ils sont serrés : au-delà d’environ 4,5 degrés d’écart horizontal et 5,5 degrés d’écart vertical, la sensation de contact visuel se perd (travaux des Bell Laboratories de 1969, repris par Chen, 2002). Chen ajoute une asymétrie exploitable : nous tolérons beaucoup mieux un regard qui dévie vers le bas qu’un regard qui dévie sur le côté ou vers le haut.

En pratique : réduisez la hauteur de votre fenêtre de visio et placez la vignette de votre interlocuteur juste sous la caméra plutôt qu’en bas d’écran ; surélevez votre portable, car une webcam qui filme par en dessous ajoute de l’écart vertical ; renoncez à fixer l’objectif en continu. En face à face non plus, le regard soutenu permanent n’est pas naturel : il se relâche, revient, se détourne pour penser. Regardez l’objectif quand vous adressez quelque chose à quelqu’un, pas pendant vingt minutes.

La posture : ce qui reste lisible dans un cadre de vingt centimètres

On entend souvent qu’à distance, « on ne voit rien ». Le buste, lui, reste entièrement visible, et la mobilisation du tronc est l’un des indicateurs les plus parlants du rapport d’une personne à ce qu’elle entend. En GGC, on lit neuf positions assises en croisant deux axes :

  • Tronc porté en avant : intérêt, envie d’échanger. Avec l’épaule droite en avant, assurance et certitude au moment où le propos est tenu. Avec l’épaule gauche en avant, l’inverse, un argument avancé sans y croire.
  • Tronc centré, immobile : attente, incertitude, et s’il ne bouge jamais, une forme de rigidité dans la communication.
  • Tronc porté en arrière : la communication n’est plus intégrée. Épaule droite en arrière, la personne analyse ce que vous dites. Épaule gauche en arrière, elle cherche surtout à sortir de l’échange.

Aucune de ces lectures ne vaut isolément : un mouvement se lit par rapport au comportement habituel de la personne, en grappe avec les autres signaux, et en contexte. C’est toute la différence entre une grammaire et un catalogue. Encore faut-il cadrer assez large pour voir le buste et les mains, ce que quasiment personne ne fait : un cadrage serré sur le visage, très flatteur, supprime les trois quarts de ce qui restait lisible.

Reste la mobilité réduite, le quatrième mécanisme de Bailenson, et le plus simple à traiter : toutes les réunions n’ont pas besoin d’images. Un point d’avancement à deux peut se tenir en audio, debout, en marchant.

Par où commencer

  • Masquez votre propre vignette. C’est le seul réglage dont l’effet sur la fatigue a été mesuré au niveau cérébral, et il prend dix secondes.
  • Dites explicitement que la caméra peut rester éteinte, surtout pour les réunions longues et descendantes. Une caméra imposée fatigue et fait parler moins.
  • Élargissez votre cadrage jusqu’à voir le buste et les mains, et placez l’interlocuteur juste sous la caméra.
  • Protégez les intervalles. Deux visios collées sans pause coûtent plus cher que la somme des deux.
  • Choisissez le format selon la tâche. Melanie Brucks et Jonathan Levav ont montré en laboratoire et en entreprise, dans cinq pays, que la visioconférence réduit la production d’idées créatives, parce que l’attention se rétrécit sur l’écran (Nature, 2022). Pour choisir entre des options déjà posées, en revanche, elle n’est pas moins bonne. Idéation en salle, arbitrage à distance.
  • Transformez vos impressions en questions. Ce que vous croyez lire peut n’être qu’un défaut de réseau ou un mauvais angle de webcam.

Les points à retenir

  • La fatigue de la visio est physiologiquement réelle : marqueurs EEG de fatigue et bascule parasympathique après cinquante minutes (Riedl et coll., 2023).
  • La caméra est le premier facteur : allumée, elle augmente la fatigue et réduit la prise de parole et l’engagement (Shockley et coll., 2021, sur 1 408 journées).
  • Quatre mécanismes sont documentés sur près de 10 000 personnes : miroir, hyper-regard, immobilisation, effort de production des signaux (Fauville et coll., 2023).
  • Masquer son auto-vision réduit la fatigue cérébrale, chez les hommes comme chez les femmes (Xu et coll., 2024).
  • Un délai technique se lit comme un trait de personnalité si l’on n’y prend pas garde (Schoenenberg et coll., 2014).
  • Le contact visuel est impossible par construction, mais la tolérance est plus grande vers le bas : placez la fenêtre sous la caméra (Chen, 2002).
  • Le buste reste lisible : en avant, centré ou en arrière, il renseigne sur le rapport de la personne à ce qu’elle entend, à condition de cadrer large et de ne jamais conclure sur un signe isolé.

Tenir six heures de réunion à distance sans y laisser sa lucidité tient à des réglages, à un rythme et à une façon de lire ce que vous voyez, bien plus qu’à votre tempérament. C’est vrai de la gestion du stress en général, que nous abordons aussi sous l’angle de ce qui se joue dans le cerveau sous pression et de la prise de parole en réunion. C’est ce que l’on travaille dans l’atelier « Gérer ses émotions et son stress », sur vos réunions réelles, et ça s’apprend.

Envie de passer de la théorie à la pratique ?

Grille pratique gratuite

Entretien de recrutement : 5 signaux à observer, 3 réflexes à abandonner

Deux pages à garder sous les yeux pendant vos entretiens.

Vous recevrez la grille, puis quelques messages d’Emmanuel Descroix sur la lecture du non-verbal. Désinscription en un clic. Voir la politique de confidentialité.

À propos de l’auteur

Emmanuel Descroix est conférencier et docteur en sciences cognitives (ancien enseignant-chercheur associé au CNRS). Il est le fondateur de la méthode GGC© (Grammaire Gestuelle et Comportementale). Voir ses travaux de recherche.