On dit de certaines personnes qu’elles « ont du charisme », comme on dirait qu’elles ont les yeux bleus. Tout le monde reconnaît la chose dans une salle de réunion, et presque personne ne sait la décrire. Beaucoup de managers et de commerciaux en concluent qu’ils n’en ont pas, et n’y pensent plus.
Depuis une quinzaine d’années, pourtant, des équipes de recherche ont mesuré le charisme, l’ont décomposé en comportements, puis ont testé s’il pouvait s’entraîner. Elles ont aussi vérifié le conseil le plus répandu sur la posture, celui des « poses de pouvoir ».
D’où vient l’idée que le charisme est un don
Le mot vient du grec kharisma, le « don de grâce » des premières communautés chrétiennes. Le sociologue Max Weber le reprend dans Économie et société, publié en 1922, pour décrire l’autorité d’un chef à qui ses partisans attribuent une « qualité extraordinaire ». Le vocabulaire du don vient de là.
Chez Weber, déjà, le charisme existe dans le regard de ceux qui suivent. Un chef est charismatique parce que d’autres le reconnaissent comme tel. C’est par là que la recherche a repris le sujet. En 2016, John Antonakis, professeur à l’université de Lausanne, et trois collègues publient dans l’Annual Review of Organizational Psychology and Organizational Behavior une synthèse au titre sévère : « Le charisme : un don mal défini et mal mesuré ». Ils y recensent ce qui a freiné les travaux pendant des décennies, à commencer par l’absence de définition et le recours à des questionnaires d’opinion. Ils proposent de partir des signaux qu’une personne émet et que les autres perçoivent.
Ce que les gens perçoivent quand ils disent « charismatique »
En 2018, quatre chercheurs de l’université de Toronto (Tskhay, Zhu, Zou et Rule) publient dans le Journal of Personality and Social Psychology une série d’études sur le charisme de tous les jours, celui d’un collègue ou d’un voisin de table. Ils aboutissent à une mesure en six questions, qui se range en deux dimensions :
- l’influence : avoir de la présence dans une pièce, savoir entraîner un groupe ;
- l’affabilité : mettre les autres à l’aise, s’entendre avec des personnes très différentes.
Leurs données montrent que les gens s’accordent assez bien sur qui est charismatique, et que ce jugement repose sur des comportements visibles. La moitié de la mesure porte sur l’attention aux autres, ce qui surprend quand on associe le charisme à la domination d’une salle.
Peut-on développer son charisme ?
L’équipe de Lausanne avait posé la question dès 2011, dans Academy of Management Learning & Education. Antonakis, Fenley et Liechti ont d’abord travaillé avec 34 managers d’une entreprise. La moitié a été formée, et chaque manager a été évalué par une dizaine de collègues avant la formation, puis trois mois après. Seuls les managers formés ont été jugés plus charismatiques qu’au départ. Les chercheurs ont ensuite filmé 41 étudiants de MBA prononçant un discours avant puis après l’entraînement : les discours qui contenaient le plus de ces conduites ont été les mieux notés par des évaluateurs extérieurs.
Ce qu’ils enseignaient tient en douze conduites. Neuf concernent ce que vous dites :
- des métaphores, des histoires et des anecdotes ;
- des contrastes, des questions rhétoriques, des listes en trois points ;
- une conviction morale affichée, et la mise en mots de ce que ressent le groupe ;
- des objectifs ambitieux, avec la confiance qu’ils seront atteints.
Trois concernent la manière : les gestes, les expressions du visage et une voix qui varie.
Neuf conduites sur douze relèvent donc de la construction du propos. Dans cette étude, le charisme dépend de la préparation au moins autant que de l’allure. Nous donnons l’ampleur de l’effet mesuré dans notre article sur la prise de parole devant un comité ou un investisseur, et la méthode pour structurer une intervention dans celui sur la prise de parole en réunion.
Posture : ce que valent vraiment les « poses de pouvoir »
En 2010, Dana Carney, Amy Cuddy et Andy Yap publient dans Psychological Science une expérience sur 42 personnes. Deux minutes dans une posture d’expansion (mains sur les hanches, buste ouvert) auraient fait monter la testostérone, baisser le cortisol et augmenté la prise de risque. Une conférence vue des dizaines de millions de fois a fait le tour des séminaires d’entreprise avec ce message : prenez la pose, vous deviendrez plus puissant.
En 2015, Eva Ranehill et ses collègues refont l’expérience avec 200 participants, sans que l’expérimentateur sache qui a pris quelle pose. Les participants se disent bien un peu plus puissants, mais ni leurs hormones ni leur comportement ne changent. En 2016, Dana Carney, première signataire de l’étude d’origine, écrit publiquement qu’elle ne croit plus à la réalité de ces effets. En 2022, Robert Körner et trois collègues publient dans Psychological Bulletin une méta-analyse d’environ 130 expériences et 10 000 participants. Une posture droite ou ouverte s’accompagne d’un sentiment de confiance un peu plus élevé. L’effet sur le comportement reste incertain, et rien n’apparaît sur les hormones. Les auteurs notent aussi que la plupart des expériences n’avaient pas de posture neutre de comparaison : on ignore si c’est l’ouverture qui aide ou le dos voûté qui dessert.
Vous pouvez donc vous redresser avant d’entrer dans la salle. Vous vous sentirez peut-être un peu plus sûr de vous, et la recherche ne promet rien de plus.
La Grammaire Gestuelle et Comportementale (GGC©) lit d’ailleurs cette posture à l’envers de sa légende. Les mains sur les hanches et le corps qui s’étend, de façon ponctuelle, apparaissent surtout quand la personne manque d’assurance dans l’échange : le corps va chercher une ressource. On y voit le signe d’un besoin, à replacer dans le contexte comme tout le reste.
Posture professionnelle : ce que votre interlocuteur lit vraiment
On parle de « posture professionnelle » pour désigner à la fois une tenue du corps et une manière d’occuper son rôle. La GGC© relie les deux par une distinction simple. Chacun a une façon habituelle de se tenir, sa ligne de base. Chacun adopte aussi, par moments, une posture jouée pour la situation. Votre interlocuteur perçoit l’écart entre les deux, même sans pouvoir le nommer. C’est pourquoi une posture apprise par cœur et plaquée sur un moment de tension se voit.
Voici quelques repères que la méthode observe ensemble, et en contexte :
- la place que le corps occupe, en extension ou en repli ;
- la hauteur des épaules : des épaules qui montent signalent une tension ;
- le buste : porté en avant, il accompagne en général l’intérêt et l’assurance au moment où le propos est tenu ;
- la tête : dans son axe, elle installe un échange d’égal à égal ; levée ou baissée, elle marque un rapport de hauteur avec l’autre ;
- l’accord entre les gestes et les mots : des gestes spontanés qui suivent le propos, ou des gestes démonstratifs et contrôlés.
Aucun de ces éléments ne vaut verdict. Une personne très à l’aise peut se tenir en retrait parce qu’elle réfléchit, et une personne tendue peut occuper beaucoup d’espace. Ce que vous pouvez travailler, c’est l’accord entre ce que vous dites, ce que vous pensez et ce que votre corps fait à ce moment-là.
Trop de charisme peut-il nuire ?
Oui, d’après Jasmine Vergauwe et ses collègues de l’université de Gand (Journal of Personality and Social Psychology, 2018). Ils ont comparé la personnalité charismatique de 306 dirigeants à leur efficacité, telle que la jugeaient leurs supérieurs, leurs pairs et leurs équipes, puis ont répété l’analyse sur 287 autres. La courbe a, les deux fois, la forme d’une cloche. Les dirigeants peu charismatiques sont jugés moins efficaces parce qu’ils s’occupent trop peu de stratégie. Les plus charismatiques le sont aussi, parce qu’ils délaissent l’opérationnel, c’est-à-dire le suivi et l’exécution.
Cette étude mesure le charisme comme un trait de personnalité (audace, goût du risque, sens du spectacle, imagination), et non comme les conduites enseignées à Lausanne. Elle indique qu’au-delà d’un certain niveau, les dirigeants les plus charismatiques sont jugés moins efficaces que les autres.
Par où commencer, concrètement
- Travaillez le propos avant le corps. Pour votre prochaine intervention, préparez une image, un contraste et une question, et dites clairement ce que vous attendez du groupe. Neuf des douze conduites enseignées à Lausanne sont de cet ordre.
- Filmez-vous deux fois : en présentation, puis en discussion détendue avec un collègue. La seconde vidéo donne votre ligne de base. Cherchez ce qui change dans la première : les épaules, le buste, le débit, les gestes.
- Redressez-vous avant de commencer, les deux pieds à plat. D’après la méta-analyse de 2022, cela aide un peu à se sentir prêt.
- Occupez-vous de la salle. La moitié du charisme mesuré à Toronto tient à la façon dont les autres se sentent en votre présence. Regardez vos interlocuteurs, répondez à ce qu’ils viennent de dire, gardez la tête dans l’axe.
- Faites-vous donner un retour précis. Vous ne voyez pas votre posture pendant que vous parlez. Un regard extérieur ou une vidéo commentée vous la montrent.
L’atelier « Prendre la parole en public » reprend ces points sur vos propres interventions, filmées et débriefées avec la grille de lecture GGC©.