Un visage passé au ralenti, une contraction d’un quinzième de seconde, et le mensonge serait démasqué. Les micro-expressions ont donné naissance à une petite industrie : stages express, séries télévisées, promesses de lire les gens comme un livre ouvert. Si vous recrutez, vendez ou managez, la question est légitime : qu’y a-t-il de réel là-dedans ?
Réponse courte : le phénomène existe et il est documenté, mais il ne fait pas ce qu’on lui prête. Voici ce qui reste utilisable en entretien ou en rendez-vous.
D’où viennent les micro-expressions
L’observation est ancienne et sérieuse. En 1966, Ernest Haggard et Kenneth Isaacs repèrent, en projetant au ralenti des films de séances de psychothérapie, des expressions faciales si brèves qu’elles échappent à l’œil nu. Ils les appellent expressions « micro-momentanées ».
Trois ans plus tard, Paul Ekman et Wallace Friesen reprennent le phénomène sous le nom de micro-expressions, dans un article consacré à la fuite non verbale (« Nonverbal leakage and clues to deception », revue Psychiatry, 1969). Leur hypothèse : quand quelqu’un réprime une émotion, celle-ci s’échapperait brièvement sur le visage avant d’être masquée.
Hypothèse solide, formulée par des chercheurs reconnus. Le problème tient à ce que la vulgarisation en a fait : un détecteur de mensonge portatif.
Les micro-expressions trahissent-elles le mensonge ?
C’est la promesse que vend le marché. Les données disent non, de plusieurs manières convergentes.
Elles sont rares. Stephen Porter et Leanne ten Brinke ont codé image par image 697 expressions faciales, soit 104 550 images, chez des participants invités à exprimer sincèrement ou à falsifier une émotion (Psychological Science, 2008). Des micro-expressions apparaissent dans environ 2 % des séquences seulement. Et près de la moitié d’entre elles sont produites par des personnes parfaitement sincères. Un signal rare, présent aussi chez les honnêtes gens : ce n’est pas un indice exploitable.
Aucun indice comportemental n’est fiable pris isolément. Bella DePaulo et son équipe ont rassemblé 1 338 estimations portant sur 158 indices supposés du mensonge (Psychological Bulletin, 2003). Les tailles d’effet sont globalement faibles. Rien, dans le comportement, ne fonctionne comme un voyant rouge.
Les observateurs humains font à peine mieux que le hasard. La méta-analyse de Charles Bond et Bella DePaulo (Personality and Social Psychology Review, 2006) agrège 206 travaux et 24 483 juges : 54 % de jugements corrects en moyenne, avec un déséquilibre net (47 % des mensonges repérés contre 61 % des vérités). Autrement dit, on se trompe surtout en accusant à tort.
S’entraîner spécifiquement n’y change rien. Sean Jordan et ses collègues ont testé l’outil d’entraînement à la reconnaissance des micro-expressions le plus diffusé sur 90 participants (Journal of Investigative Psychology and Offender Profiling, 2019). Le groupe entraîné ne fait pas mieux que le groupe témoin ni que le groupe sans formation, et la précision globale reste légèrement sous le niveau du hasard.
Le terrain a tranché aussi. Le Government Accountability Office américain a évalué le programme de détection comportementale des aéroports américains (rapport GAO-14-159, 2013). Sur la base de quatre méta-analyses couvrant plus de 400 études sur soixante ans, il conclut que la capacité humaine à identifier un comportement trompeur est équivalente ou à peine supérieure au hasard, et recommande de limiter le financement de ces activités.
C’est le même mécanisme que le fameux « 93 % de la communication est non verbale », tiré d’expériences d’Albert Mehrabian menées en 1967 sur des mots isolés à forte charge émotionnelle : une donnée réelle, étirée jusqu’à l’absurde. Un organisme de formation qui vous promet de détecter les menteurs vous renseigne surtout sur sa rigueur.
Pourquoi un visage seul ne suffit jamais
Le problème est plus profond. Il porte sur l’idée même qu’une configuration du visage désignerait une émotion.
Lisa Feldman Barrett, Ralph Adolphs et leurs collègues ont passé en revue la littérature pour Psychological Science in the Public Interest (2019). Leur conclusion : aucune configuration faciale n’est spécifique d’une émotion donnée. Les mêmes mouvements accompagnent des états différents selon la situation, la personne et la culture. Un sourire peut signaler de la soumission plutôt que de la joie. Chez les Trobriandais, une configuration lue comme de la peur en Occident est comprise comme une intention d’attaquer.
Ce n’est pas désespérant, c’est une consigne de méthode : un visage se lit avec le contexte, pas à sa place.
Ce qu’un visage vous dit réellement, et où regarder
Reste une donnée anatomique solide, elle, et directement utile. L’innervation du visage n’est pas symétrique entre le haut et le bas.
- La musculature du haut du visage (front, sourcils) reçoit une innervation bilatérale : bouger un seul sourcil volontairement est difficile pour la plupart des gens.
- Celle du bas (lèvres, joues) est à la fois bilatérale et unilatérale : un mouvement de lèvre d’un seul côté se fabrique sans effort.
Conséquence pratique : le bas du visage se contrôle, le haut beaucoup moins. C’est déjà ce que montrait Duchenne de Boulogne en 1862 en comparant sourires volontaires et sourires spontanés. Le sourire de joie sincère plisse le coin de l’œil (le muscle orbiculaire) ; le sourire de politesse s’arrête souvent à la bouche.
À cela s’ajoute un repère de temporalité. Une émotion mimée n’a pas le rythme d’une émotion vécue : elle apparaît plus lentement et reste affichée plus longtemps. Ce n’est pas la brièveté qui vous alerte, c’est la traînée.
Lire l’écart plutôt que le signe
C’est ici que la Grammaire Gestuelle et Comportementale (GGC©) prend le contre-pied du non-verbal de catalogue. Elle ne cherche pas à nommer une émotion à partir d’une image figée. Elle compare deux niveaux :
- l’émotion sur-jacente, celle qui est affichée, portée par les mots et par le bas du visage, donc contrôlable ;
- l’émotion sous-jacente, celle qui est réellement vécue, qui transparaît dans le haut du visage, les micro-mouvements furtifs et le corps.
L’information n’est pas dans l’un ou l’autre : elle est dans l’écart entre les deux. « Je suis très heureux d’être arrivé deuxième » : le verbal dit la joie, le visage dit autre chose. C’est cet écart qui ouvre la conversation utile, pas un verdict posé sur un geste.
Trois garde-fous encadrent la lecture :
- Le contexte d’abord. Sans lui, aucun mouvement ne signifie quoi que ce soit.
- La ligne de base. On compare la personne à elle-même, à son comportement habituel, pas à une norme générale. Un débit rapide chez quelqu’un qui parle toujours vite ne dit rien.
- La grappe. On observe l’ensemble des mouvements simultanés et leur cohérence avec le verbal, jamais un signe isolé.
Plutôt que de classer un visage sous une étiquette, on le situe sur trois axes : la valence (agréable ou désagréable), le tonus (mobilisation forte ou faible) et l’orientation (tourné vers l’autre ou vers soi). C’est aussi ce qui différencie une méthode d’une recette, comme nous le détaillons dans notre comparatif des approches du non-verbal.
Par où commencer
- Renoncez au verdict. Vous ne saurez pas si l’on vous ment. Vous pouvez savoir qu’un sujet vient de produire une réaction, et le questionner.
- Prenez la ligne de base en premier. Les trois premières minutes d’un entretien servent à observer la personne au repos, pas à décider.
- Regardez le haut du visage. Le front et les sourcils vous apprendront plus que la bouche, qui est justement la zone que l’on contrôle.
- Guettez les changements, pas les signes. Un mouvement qui apparaît sur une phrase précise vaut mieux que n’importe quelle grille de lecture.
- Transformez l’observation en question. « Je vous sens hésiter sur ce point, qu’est-ce qui vous retient ? » vaut mieux que toute interprétation gardée pour soi. C’est aussi vrai en entretien de recrutement qu’en rendez-vous client.
Les points à retenir
- Les micro-expressions existent (Haggard et Isaacs, 1966 ; Ekman et Friesen, 1969), mais elles sont rares : environ 2 % des séquences analysées, et près de la moitié chez des personnes sincères (Porter et ten Brinke, 2008).
- Elles ne détectent pas le mensonge. Les observateurs jugent correctement dans 54 % des cas (Bond et DePaulo, 2006), et l’entraînement spécifique n’améliore rien (Jordan et coll., 2019).
- Aucune configuration faciale n’est spécifique d’une émotion (Barrett et coll., 2019). Le contexte fait l’interprétation, pas l’inverse.
- Le haut du visage est plus révélateur que le bas, pour une raison anatomique : il se contrôle mal.
- Une émotion mimée est plus lente et plus longue qu’une émotion vécue.
- Ce qui s’observe utilement, c’est l’écart entre ce qui est affiché et ce qui est vécu, lu en contexte, par rapport à la ligne de base de la personne et en grappe de signaux.
Lire un visage ne consiste pas à démasquer qui que ce soit. Cela consiste à repérer, au bon moment, qu’il se passe quelque chose, et à poser la question que personne d’autre n’a posée. C’est exactement ce que l’on travaille dans l’atelier « Décoder le non-verbal », sur vos situations réelles, et ça s’apprend.