Aller au contenu principal
← Toutes les ressources

Méthode

Synergologie ou GGC© : choisir une méthode scientifique

Par Emmanuel Descroix ·

Vous souhaitez former vos équipes à la lecture du non-verbal, et le mot synergologie revient partout : librairies, catalogues de formation, plateaux de télévision. Avant d’engager un budget et le temps de vos collaborateurs, une question mérite d’être posée franchement : cette approche repose-t-elle sur des données scientifiques vérifiables ? Et si vous ne savez pas comment le vérifier, quels critères appliquer pour choisir votre formation à la communication non verbale ?

Cet article n’a pas pour objet de disqualifier des praticiens souvent sincères et fins observateurs. Il vous donne les critères qui permettent de trancher, ce que la recherche publiée en dit, et ce que ces critères changent concrètement dans une salle de formation.

La synergologie, qu’est-ce que c’est ?

La synergologie est une approche de lecture du langage corporel créée par Philippe Turchet, docteur en sciences du langage, dont le premier ouvrage grand public paraît en 1998. Elle propose un lexique codifié : des gestes, des micro-gestes et des « micro-démangeaisons » auxquels sont associées des significations, avec une place importante accordée à la latéralité, c’est-à-dire au côté du corps qui bouge. Elle est enseignée par un institut privé qui délivre le titre de « synergologue », et elle a rencontré un réel succès public en France comme au Québec.

Son apport est réel sur un point : elle a largement popularisé l’idée que le corps communique et que cela s’observe. Le débat porte ailleurs, sur le statut de ses affirmations : sont-elles des observations validées, ou des conventions d’interprétation présentées comme des faits ?

Ce que la recherche évaluée par les pairs en dit

La question n’est pas de savoir si la synergologie a du succès, elle en a. C’est de savoir si ses règles d’interprétation reposent sur des données validées. Sur ce point, la littérature scientifique est inhabituellement claire, et convergente. Quatre repères publics, que chacun peut aller lire :

  • Dès 2008, Pascal Lardellier, professeur en sciences de la communication, publie dans la revue Communication une analyse critique, « Pour en finir avec la synergologie », qu’il range explicitement parmi les « pseudosciences du décodage du non-verbal ».
  • En 2015, Denault, Larivée, Plouffe et Plusquellec publient dans la Revue de psychoéducation « La synergologie, une lecture pseudoscientifique du langage corporel » : l’approche ne satisfait pas aux critères de la démarche scientifique.
  • En 2018, Rochat, Delmas, Denault, Elissalde et Demarchi vont au fond du dossier dans la Revue québécoise de psychologie, avec « La synergologie révisée par les pairs. Analyse d’une publication ». Leur constat est le plus lourd de conséquences : à leur connaissance, la synergologie ne compte qu’une seule publication réellement passée par l’évaluation par les pairs (Turchet, 2013). Et cette publication présente, selon eux, des « lacunes » : usage inadapté de la littérature scientifique pour justifier les arguments, biais méthodologiques, et procédés rhétoriques qui présentent certains résultats comme validant les hypothèses. Leur conclusion, prudente mais nette : la synergologie « n’a que l’apparence d’une discipline scientifique ».
  • En 2020, une équipe internationale (Denault, Plusquellec et leurs collègues) rappelle dans l’Anuario de Psicología Jurídica les risques des méthodes de lecture non validées dans les contextes de sécurité et de justice, là où une erreur d’interprétation a de vraies conséquences.

Un détail change la lecture de tout le reste. L’essentiel de l’édifice s’appuie sur ce socle de publications, c’est-à-dire, pour la part réellement évaluée par les pairs, sur un unique texte, lui-même contesté. Quand la base est aussi étroite et discutée, la solidité de tout ce qui repose dessus l’est tout autant. Ce n’est pas un jugement d’intention, c’est une simple question d’architecture : on ne bâtit pas un immeuble sur une fondation d’un mètre carré.

Une précision, car elle compte : rien de tout cela ne dit qu’un synergologue observe mal, ni qu’il est de mauvaise foi. Beaucoup de praticiens sont fins et sincères. Ce qui est en cause, c’est le fondement des règles qu’on leur a transmises, et la manière dont ces règles sont validées.

Le vrai débat est épistémologique : un geste a-t-il un sens universel ?

C’est le point le plus important, et le plus rarement posé. Toute méthode de lecture du corps répond, au moins implicitement, à une question de fond : le sens d’un geste est-il universel, le même partout et pour tous, ou situé, dépendant du contexte, de la culture et de la personne ?

Historiquement, la synergologie s’est construite du côté de l’universel : l’idée qu’il existe un code du corps largement partagé, lisible à travers une grille de signes et de latéralités. Le titre même d’un de ses ouvrages de référence, Le Langage universel du corps (2009), résume cette promesse.

Or c’est précisément cette hypothèse que la science récente ne soutient pas. La grande revue de Barrett, Adolphs, Marsella, Martinez et Pollak (2019, Psychological Science in the Public Interest) montre qu’on ne peut pas déduire de façon fiable une émotion de la seule configuration d’un visage : le contexte n’est pas une nuance, c’est la condition de la lecture. Les cadres de la cognition incarnée et située (Barsalou) et de l’énaction (Francisco Varela) disent la même chose du geste : le sens n’est pas rangé dans le mouvement, il émerge de la relation entre une personne et sa situation.

Il y a là une tension que le lecteur jugera par lui-même. Certaines approches invoquent aujourd’hui volontiers la cognition incarnée ou l’énaction, tout en conservant une grille de significations largement universelles. Les deux tiennent difficilement ensemble : si le sens émerge du contexte, il ne peut pas être figé dans une table de correspondances. Une méthode fiable doit choisir son camp, et en assumer les conséquences jusqu’au bout.

La synergologie n’est pas un cas isolé

Il serait d’ailleurs injuste de ne viser qu’elle. Le marché de la « lecture du non-verbal » est peuplé de méthodes qui partagent le même défaut de conception : un lexique de gestes associés à des sens fixes, vendu comme une clé universelle. Morphopsychologie, « détecteurs de mensonge » corporels, listes de « gestes qui trahissent »… toutes butent sur le même mur. Un signe isolé, hors contexte, ne prouve rien.

Le bon réflexe n’est donc pas de chercher « la bonne liste », mais de changer de logique : passer du catalogue à la grammaire.

Le mythe qui fausse tout le marché de la formation

Vous avez forcément entendu la formule : « 93 % de la communication est non verbale ». Elle est fausse, et c’est le meilleur test que vous puissiez faire passer à un prestataire.

Ce chiffre provient de deux études d’Albert Mehrabian publiées en 1967. Les participants devaient juger l’attitude véhiculée par des mots isolés, prononcés avec des tons de voix contradictoires, et par des photographies de visages. Un mot, un ton, une photo. Rien qui ressemble à une conversation, à une réunion ou à un entretien de recrutement. Mehrabian lui-même a rappelé que ses résultats ne valaient que dans ces conditions très étroites, en cas d’incohérence entre le verbal et le non-verbal sur un contenu émotionnel. En faire une loi générale de la communication est une extrapolation que les données ne permettent pas.

Si un organisme affiche les 93 % sur sa page d’accueil, vous savez déjà comment il traite ses sources.

Cinq critères pour choisir une formation au non-verbal

Voici une grille à appliquer à n’importe quel prestataire, y compris à la GGC©.

  1. Les sources sont-elles citables ? Demandez trois références : auteur, année, revue. Si la réponse tient en « c’est notre méthode exclusive », c’est un argument commercial, pas un argument scientifique.
  2. La méthode accepte-t-elle d’avoir tort ? Une approche solide sait dire ce qui la réfuterait. Une approche fragile explique tout, y compris son contraire.
  3. Le contexte est-il central ou décoratif ? Si on vous vend un catalogue « ce geste égale ce sens », le contexte est décoratif. C’est le signe le plus fiable d’une recette.
  4. Que promet-on sur le mensonge ? La méta-analyse de référence (Bond et DePaulo, 2006), qui agrège 206 travaux et près de 24 500 observateurs, situe la détection humaine du mensonge autour de 54 %, à peine mieux que le hasard. Quiconque promet un « détecteur de mensonge » corporel promet ce que la littérature ne soutient pas.
  5. Que fait-on des visages ? La revue de Barrett et ses collègues (2019) montre qu’on ne peut pas déduire de façon fiable l’émotion d’une personne de la seule configuration de son visage. Là encore, le contexte n’est pas une nuance : c’est la condition même de la lecture.

Ce que change une approche « grammaire »

C’est ce constat qui a conduit Emmanuel Descroix, docteur en sciences cognitives, à construire la GGC© (Grammaire Gestuelle et Comportementale) comme une grammaire, et non comme un dictionnaire de signes.

La différence est très concrète. Un dictionnaire vous dit « bras croisés égale fermeture ». Une grammaire vous donne des règles de lecture :

  • le contexte d’abord : ce qui est évalué n’est pas un geste, c’est le rapport d’une personne à une situation, à un instant donné ;
  • la ligne de base : on ne lit jamais un mouvement en absolu, mais relativement au comportement habituel de la personne ;
  • la grappe : l’unité de lecture n’est jamais le signe isolé, mais l’ensemble des signaux observables au même moment, congruents ou non avec les mots ;
  • l’horizon de sens : une configuration n’a pas un sens unique, elle ouvre un éventail d’interprétations que seuls le contexte et le verbal permettent de refermer.

Le socle théorique est assumé et vérifiable : l’énaction de Francisco Varela, la cognition incarnée et située (Barsalou), les neurones miroirs (Rizzolatti). Le processus sous-jacent est universel parce qu’il obéit à la physiologie, mais sa manifestation est contextuelle, culturelle, parfois personnelle. C’est pour cela qu’aucune signification ne peut être figée hors situation. On notera au passage que le mot « grammaire », comme le mot « science », ne suffit pas à lui seul : ce qui compte, c’est l’appareil théorique qui le justifie, et la possibilité de le vérifier.

Ce cadre est moins vendeur qu’une liste de « gestes qui trahissent ». Il est surtout beaucoup plus fiable en réunion, en entretien et en rendez-vous client, c’est-à-dire là où vous en avez réellement besoin.

Pour approfondir : Qu’est-ce que la GGC© ? et les bases de la communication non verbale.

Par où commencer

Trois étapes simples :

  1. Testez vos prestataires avec les cinq critères ci-dessus. Un formateur sérieux appréciera la question au lieu de l’esquiver.
  2. Commencez petit : un atelier « Décoder le non-verbal » d’une journée vous dira très vite si la méthode tient debout sur vos propres situations.
  3. Vérifiez sur le terrain : une bonne méthode se juge à ce qu’elle vous fait voir en réunion le lundi suivant, pas à ce qu’elle vous fait mémoriser.

Lire le non-verbal, ça s’apprend. Mais cela s’apprend comme une grammaire : avec des règles, du contexte et de la prudence, jamais avec un catalogue.

Envie de passer de la théorie à la pratique ?

À propos de l’auteur

Emmanuel Descroix est conférencier et docteur en sciences cognitives (ancien enseignant-chercheur associé au CNRS). Il est le fondateur de la méthode GGC© (Grammaire Gestuelle et Comportementale). Voir ses travaux de recherche.