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Non-verbal

Communication non verbale en entretien de recrutement

Par Emmanuel Descroix ·

Vous menez un entretien. Le candidat hésite sur une date, détourne le regard, recule légèrement sur sa chaise. Une petite voix vous souffle qu’il vous cache quelque chose. C’est exactement là que la communication non verbale en entretien de recrutement devient risquée : non pas parce que le corps ne dit rien, mais parce qu’on lui fait dire ce qu’il ne dit pas.

La recherche est très claire sur un point : il n’existe aucun signe qui trahisse le mensonge, la motivation ou la compétence. En revanche, le corps d’un candidat renseigne réellement sur son rapport à ce qui se joue dans la pièce, à condition de savoir quoi regarder et de renoncer au verdict. Voici ce qui est fiable, ce qui ne l’est pas, et comment observer juste.

Le mythe du recruteur qui « lit » les candidats

Commençons par le résultat le plus dérangeant. Bond et DePaulo ont réuni 206 travaux et les jugements de 24 483 observateurs cherchant à distinguer le vrai du faux sans aide ni entraînement (Personality and Social Psychology Review, 2006). Le taux de bonnes réponses atteint 54 %, pour un hasard à 50 %. Les observateurs reconnaissent correctement les vérités dans 61 % des cas, et les mensonges dans 47 % seulement.

D’où vient alors la confiance des recruteurs ? D’une croyance très partagée. Une enquête internationale menée dans 58 pays auprès de 2 320 personnes a demandé simplement : « comment savez-vous que quelqu’un ment ? » (Global Deception Research Team, Journal of Cross-Cultural Psychology, 2006). Près de 64 % des réponses citent le même indice : le menteur fuit le regard. C’est la croyance dominante à l’échelle de la planète.

Et c’est une croyance fausse. La méta-analyse de référence sur le sujet a compilé 1 338 estimations portant sur 158 indices de tromperie (DePaulo et coll., Psychological Bulletin, 2003) : les indices existants sont faibles, dispersés, et la fuite du regard n’en fait pas partie. Un candidat qui vous regarde peu est peut-être intimidé, fatigué, ou simplement en train de réfléchir.

Même prudence avec le fameux « 93 % de la communication est non verbale ». Ce chiffre provient de travaux de Mehrabian portant sur des mots isolés chargés d’émotion, dans des conditions expérimentales très étroites. Il ne se transporte pas à un entretien d’une heure. Si un prestataire vous le cite pour vendre une formation, considérez cela comme un signal d’alerte.

Le vrai risque : décider dans les premières secondes

Le danger, en recrutement, n’est pas de rater un signal. C’est de conclure trop tôt, puis de lire tout le reste de l’entretien à travers cette première conclusion.

Deux résultats devraient tenir tous les recruteurs éveillés. Le premier : dans la réanalyse la plus récente des données de sélection professionnelle, l’entretien structuré prédit la performance en poste à hauteur de .42, contre .19 pour l’entretien non structuré (Sackett, Zhang, Berry et Lievens, Journal of Applied Psychology, 2022). À grille identique, c’est le cadre qui fait la différence, pas le flair.

Le second est plus troublant encore. Presque tous les entretiens, même très structurés, s’ouvrent par quelques minutes de conversation informelle. Une étude expérimentale portant sur 163 entretiens structurés simulés montre que cette phase de mise à l’aise contamine ensuite les notes attribuées aux réponses aux questions structurées : les évaluateurs qui ont vécu le préambule notent différemment de ceux qui n’ont vu que les réponses (Swider, Barrick et Harris, Journal of Applied Psychology, 2016).

Autrement dit : votre première impression ne reste pas à sa place. Elle repeint la suite. Le non-verbal ne remplacera jamais une grille structurée, il s’y ajoute.

Ce que la communication non verbale en entretien de recrutement permet vraiment d’observer

Passons à ce qui fonctionne. La GGC (Grammaire Gestuelle et Comportementale) ne lit pas des signes, elle lit une relation : le rapport d’une personne, à un instant donné, avec un contexte donné. Quatre principes changent complètement la pratique de l’entretien.

Le contexte d’abord. La psychologie sociale le formule depuis Kurt Lewin : le comportement est fonction de la personne et de son environnement. Un candidat en entretien est dans une situation d’évaluation, souvent en jeu pour son avenir professionnel, face à un inconnu qui a le pouvoir de dire non. La tension que vous observez est d’abord la tension normale de ce contexte.

La ligne de base ensuite. On ne lit jamais un comportement en absolu, mais par rapport au comportement habituel de la personne. La GGC distingue la statue ancrée (la manière d’être ordinaire) de la statue incidente (ce qui se joue ponctuellement). C’est l’écart entre les deux qui fait sens, jamais le comportement isolé.

La grappe, pas le signe. L’unité d’observation n’est pas un geste, c’est l’ensemble des mouvements simultanés, congruents ou non entre eux et avec les mots prononcés. « Bras croisés égale fermeture » est exactement le genre de raccourci que la méthode refuse.

L’approche et l’évitement. Ce que le corps montre de façon assez robuste, c’est un mouvement vers ou un mouvement contre : le buste qui se rapproche du dossier ou de la table, la main qui va vers le document ou qui le repousse, la tension qui monte ou qui retombe. Cela ne dit pas pourquoi. Cela dit où.

Dernier point, essentiel en recrutement : l’attitude n’est pas le comportement. Une personne peut agir à l’inverse de ce qu’elle pense, et le corps peut s’engager là où le discours reste tiède, ou l’inverse. C’est précisément cette divergence qui est informative.

Trois réflexes concrets pour votre prochain entretien

1. Prenez une ligne de base avant d’évaluer quoi que ce soit. Les premières minutes ne servent pas à juger, elles servent à calibrer. Posez deux ou trois questions factuelles sans enjeu (le parcours, le trajet, l’organisation actuelle) et observez comment cette personne-là parle, bouge, marque ses hésitations quand tout va bien. Sans cet étalon, vous comparez le candidat à vous-même, pas à lui-même.

2. Cherchez l’incongruence, pas le signe. Quand le candidat vous dit « ce projet m’a passionné » et que son corps recule sur ce mot précis, vous ne tenez pas la preuve d’un mensonge. Vous tenez un endroit où creuser. C’est une différence de nature : le non-verbal ne conclut pas, il oriente le questionnement.

3. Faites préciser plutôt que conclure. L’entretien cognitif, développé par Geiselman et Fisher pour l’audition de témoins, repose sur deux techniques particulièrement rentables : le rappel du contexte (faire remémorer le cadre concret de la situation) et le rappel de tout (demander les détails jugés insignifiants). La méta-analyse la plus complète du domaine confirme une augmentation importante et significative des détails exacts rapportés, avec une hausse d’erreurs bien plus faible (Memon, Meissner et Fraser, Psychology, Public Policy, and Law, 2010). Appliqué au recrutement : « racontez-moi cette journée précisément, qui était dans la pièce, à quel moment vous avez su que ça basculait ». Un candidat qui a réellement vécu la situation en sort enrichi. Une réponse fabriquée s’aplatit.

Les biais qui guettent le recruteur formé

Se former au non-verbal augmente la finesse d’observation. Mal fait, cela augmente surtout le nombre de faux positifs. Quatre pièges méritent d’être connus, car ils frappent d’abord ceux qui croient bien voir :

  • la prophétie auto-réalisatrice (effet Pygmalion, documenté par Rosenthal) : vous fabriquez le candidat que vous vous attendiez à trouver ;
  • le biais de tromperie : une personne formée voit des menteurs partout ;
  • le biais d’innocence : un candidat sincère ne fait aucun effort pour paraître crédible, ce qui peut le desservir ;
  • le biais d’anachronisme : un comportement inhabituel est pris pour un aveu, alors qu’il ne dit qu’une chose, il est inhabituel.

La règle de sécurité tient en une phrase : on ne cherche pas le mensonge, on cherche les incongruences, et on les traite comme des questions, pas comme des réponses.

Par où commencer

Dans l’ordre, et sans exception. Structurez d’abord votre entretien : mêmes questions, même ordre, grille d’évaluation écrite. C’est le seul levier dont l’effet sur la qualité des recrutements est massivement documenté. Neutralisez ensuite l’effet du préambule informel en notant chaque réponse à chaud, avant de passer à la suivante. Et seulement là, ajoutez l’observation : ligne de base, grappe, congruence, relances.

C’est précisément ce travail que nous menons dans l’atelier Décoder le non-verbal, avec des mises en situation d’entretien filmées et analysées. La même logique s’applique d’ailleurs en clientèle : voyez décoder le non-verbal d’un client en rendez-vous, et l’écoute active passe aussi par le corps pour la posture d’écoute qui fait parler les candidats.

Lire le non-verbal ne consiste pas à démasquer les gens. Cela consiste à mieux voir où poser la question suivante. Et ça, ça s’apprend.

Envie de passer de la théorie à la pratique ?

À propos de l’auteur

Emmanuel Descroix est conférencier et docteur en sciences cognitives (ancien enseignant-chercheur associé au CNRS). Il est le fondateur de la méthode GGC© (Grammaire Gestuelle et Comportementale). Voir ses travaux de recherche.